Des décennies d’évolution dans le secteur nous montrent que des pratiques contestables du passé pourraient se convertir en opportunités de développement pour les populations affectées.

Auteur: Luis Sánchez Torrente

Reschen

Ceux qui ont eu l’opportunité de contempler l’image d’un marais frappé par la sécheresse aura éprouvé la sensation agonique de dépendance et de vulnérabilité qui nous relie à l’eau. Le besoin de retenir et contrôler les courants n’est pas le fruit de la révolution énergétique qui a suivi l’invention de la production hydroélectrique, mais se doit à la capacité de l’homme, depuis les civilisations les plus anciennes, d’en altérer le cours pour cause d’approvisionnement, d’irrigation et même de guerres. Mais quand ces efforts deviennent infructueux face á des incidents de pénurie extrême, la puissante image qui émerge du fond des marais nous renvoie une autre réalité tout aussi saisissante et parfois oubliée : l’histoire de milliers de populations inondées, et celle de millions de personnes obligées d’abandonner leurs terres d’origine dans un souci d’intérêt public.  Parfois exploités comme réclame touristique, les ruines des populations submergées ne sont pas seulement le témoignage de l’histoire des villages les accueillant mais aussi de leurs institutions et de leurs façons de faire face à des infrastructures capables de modifier pour toujours des paysages et des modes de vie. Une façon de procéder, qui au long des dernières années a évolué vers des positionnements de plus en plus sensibles vis-à-vis de l’environnement, mais aussi des besoins des populations affectées, leurs façons de vivre et les principes qui doivent régir pour une politique compensatoire appropriée.

Or il n’est pas toujours nécessaire de lire les journaux pour se faire une idée de combien la gestion sociale des grands projets a évolué. En effets, des initiatives qui sont aujourd’hui en phase de planification reflètent un long processus historique en témoignant. Cela est rendu possible grâce à l’important laps de temps qui peut parfois passer entre la première conceptualisation d’un barrage et son implémentation effective, notamment lorsque le projet a été abandonné et récupéré à plusieurs reprises au fil des décennies. C’est le cas de nombreux projets proposés en temps de guerre ou liés à des processus politiques instables, où les agendas d’investissements publics souffrent des changements drastiques en vertu des intérêts en jeu. Dans ces cas là, il est habituel que des projets oubliés reviennent à la vie grâce à de nouvelles agences promotrices et institutions financières, lesquelles, bien qu’ayant un projet minutieusement conçu, se retrouvent face à une réalité différente, et surtout face à d’autres standards de qualité au moment de gérer leurs impacts. Comme s’il s’agissait d’un patient se réveillant d’un long coma, un projet qui revient à la vie après une longue torpeur doit s’adapter à un environnement plus exigeant, où régissent de nouveaux codes de conduite et de cohabitation en accord avec les besoins du moment. Ainsi, ce qui pouvait paraître une pratique appropriée dans la gestion socio-environnementale il y a quarante ans pourrait, dans l’optique actuelle, jeter les bases d’un potentiel conflit social et politique, et en dernière instance mener le projet à l’échec.

Ce qui pouvait paraître une pratique appropriée il y a quarante ans pourrait, dans l’optique actuelle, jeter les bases d’un potentiel conflit social et politique.

Pensons, par exemple, à la grande quantité d’éléments patrimoniaux qui gisent sous les eaux, sans que ne soit proposé un plan de sauvetage archéologique, et que nous ne pourrons admirer qu’en cas de sècheresse. Il est difficile de penser qu’au jour d’aujourd’hui une initiative similaire puisse être assumée, que des éléments architectoniques soient inondés sans que ne soit soulevé un débat politique cherchant des solutions ou des mesures compensatoires. Il en va de même avec les procédures et mesures de compensation que des milliers de personnes déplacées ont vécu il y a plusieurs décennies, sans avoir l’opportunité d’être consultées et sans que des programmes intégraux ne soient mis en marche afin de rétablir ou améliorer leurs modes de vie. C’est précisément ce que mettent en relief certains projets n’ayant jamais été exécutés, dont la viabilité a été évaluée il y a des décennies, et qui une fois ressuscités ont besoin d’une mise à jour importante afin d’appréhender la nouvelle réalité et de respecter de nouveaux standards éthiques et de qualité socio-environnementale. Certaines de ces expériences en Afrique de l’Ouest nous montrent que des pratiques habituelles, courantes dans les années 50 et 70 – comme celles d’accompagner les développements hydroélectriques de plans d’agriculture intensive ou de développement de la pêche – doivent être réévalués sous un nouveau jour du fait du coût élevé que de telles actions peuvent avoir en termes de déforestation de d’altération des écosystèmes.

De même, l’expérience nous montre que la relation établie entre les peuples et les ressources naturelles est beaucoup plus complexe que ce que nous envisagions au départ, et par conséquent il n’est pas toujours facile d’implémenter des changements drastiques dans les façons de vivre sans menacer leur prospérité à long terme. L’importance des processus participatifs et la communication effective, la préservation de liens sociaux et culturels, la dotation d’’infrastructures sociales ou la valeur paysagère sont certains des éléments qui ont fait que les plans traditionnels de relogement se convertissent en véritables plans intégraux de gestion sociale et territoriale, avec d’importants budgets et un tissu institutionnel complexe impliqué. Même les procédures vouées à prendre en compte tous ces aspects sont désormais beaucoup plus détaillées, ce qui fait que, par exemple, la viabilité technique du projet n’est plus le seul élément à être pris en compte au moment de son lancement, dans la mesure où des études spécifiques de viabilité socio-environnementale sont généralement commissionnées dés la phase préliminaire, pouvant impliquer un résultat contraignant. Cette perspective, loin de supposer un frein à l’initiative publique d’investissement, a rendu possible l’implication croissante du secteur public et les institutions financières dans des projets garantissant l’accès aux énergies propres et servant d’instrument intégral au développement pour les communautés affectées.

Il est clair qu’il reste encore un long chemin à parcourir avant que ces pratiques ne puissent se généraliser ou simplement être perçues comme appropriées, dans la mesure où la mitigation d’impacts aussi sévères que ceux exercés par un barrage devrait faire l’objet d’une étude plus importante à l’avenir et d’une adaptation au cas par cas. Il est évident que l’expérience de projets sauvés de l’oubli nous offre une vision historique et la perspective du chemin déjà parcouru, ce qui nous amène à envisager le futur avec optimisme. Par chance, quand le niveau des eaux aura de nouveau baissé, ce ne sera pas l’histoire d’un drame mais bien celle d’une opportunité qui émergera pour ceux qui l’ont vécue.

Leave a Reply